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Larache/Chlihate: Les dessous des émeutes

De notre envoyé spécial ALI ABJIOU

SUR FOND DE CHÔMAGE, DES PROTESTATIONS CONTRE L’INVASION DES MOUSTIQUES
L’AUTOMATISATION INTRODUITE PAR UNE EXPLOITATION AGRICOLE A EXACERBÉ LES TENSIONS
INTERVENTION MUSCLÉE DES FORCES DE L’ORDRE
Larache/Chlihate Les dessous des émeutes DNES Ali ABJIOU

Blessure de guerre pour Jamal qui a reçu ce 15 juin un projectile dans  son œil gauche. «J’ai perdu connaissance. En me réveillant j’ai trouvé une douille de gaz lacrymogène à côté de moi», explique le jeune qui souffre d’un décollement de la rétine. «Je suis allé à l’hôpital. Le lendemain, des agents de l’autorité m’ont rendu visite, l’un d’eux me suggérant que j’ai pu m’être blessé en essayant de jeter des pierres», ajoute-t-il

Plusieurs foyers de tension surgissent, cela arrive malheureusement assez souvent ces derniers temps au Maroc. Mais que la cause soit un moustique, cela a de quoi surprendre. Pourtant c’est la raison avancée par les habitants de Chlihate, un bourg paumé, à quelques kilomètres de Louamra, dans la Province de Larache. Ce douar, limitrophe de l’une des plus grandes rizières du pays, a ‘osé’ se plaindre la semaine dernière de l’invasion de moustiques qui s’abat sur lui mais en a aussi profité pour manifester contre la rudesse de la vie et le chômage chronique dont souffrent ses jeunes.
Il faut dire que la crise couvait depuis quelque temps à Chlihate. Depuis l’arrivée de la société Agro-Merouane (filiale de Mundiriz) en 2001, les habitants des douars limitrophes se sont sentis marginalisés. L’exploitation de la rizière s’est quasi automatisée et la main d’œuvre utilisée est limitée au strict minimum. Selon des habitants de la région, seuls 24 personnes travaillent dans l’exploitation à plein temps, les diverses opérations étant hautement mécanisées. Les semailles par exemple, se font par avion. En effet, c’est un monomoteur habituellement destiné à l’épandage insecticide qui assure cette opération. «Le faire à la main demanderait des délais trop longs d’où le choix de l’avion», avoue un opérateur de la rizière.
Les habitants de Chlihate s’étaient plaints des moustiques il y a quelques mois. A la suite de plusieurs protestations, ils avaient réussi à décrocher quelques concessions de la part de la société espagnole. La plus importante est la mise en place d’une zone tampon de 750 hectares, selon quelques habitants du douar. Elle servait de pâturage au bétail et devait être cultivée avec des produits autres que le riz pour donner du travail aux riverains et servir d’écran aux moustiques. Mais le 13 juin dernier, les habitants du Douar Chlihate et celui mitoyen de S’his’hate ont été étonnés de voir des tracteurs commencer le travail dans cette frange de terrain réservée, protégés par des éléments des forces de l’ordre. «Nous nous sommes sentis trahis», explique l’un des habitants de ce douar. Interrogés, les dirigeants de la société Mundiriz ont refusé de répondre aux questions de L’Economiste sur les motivations de cette décision. Les habitants du douar, ont chassé les tracteurs de ces terres dans un premier réflexe. Le lendemain, un véritable jeudi noir, les forces de l’ordre reviennent avec des renforts dans ce qui semblait être pour les habitants du douar, un acte de vengeance. «Environ 18 bus et 52 camions bâchés de différents types ont encerclé le douar», selon l’antenne locale de l’Association Marocaine des Droits de l’Homme. Des centaines d’éléments des forces auxiliaires et du Corps mobile d’intervention ont semé la panique parmi les habitants du Douar, selon plusieurs habitants et témoins rencontrés sur place. Gaz lacrymogènes, (plusieurs dizaines de douilles ont été récoltées dans les environs du Douar), coups de bâton mais aussi jets de pierres ont arrosé les habitants, d’après plusieurs témoins des incidents. Une version que réfute le ministère de l’Intérieur. “Il n’y avait pas eu d’usage excessif de la force, malgré les provocations des manifestants contre les forces publiques, dont 272 éléments ont été blessés dont cinq grièvement”, a affirmé Mohand Laenser,ministre de l’Intérieur lors d’une intervention à la Chambre des conseillers sur ces incidents. Toujours selon lui, le nombre limité des arrestations lors de ces incidents (29 personnes, dont 20 placées en détention et 9 poursuivies en état de liberté), confirme que l’intervention avait un objectif sécuritaire précis, et non pas une “sanction collective comme l’ont prétendu certaines parties”.
Pourtant à Chlihate, des jeunes n’hésitent pas à montrer leur «blessure de guerre» comme Jamal qui a reçu ce 15 juin au matin un projectile en son œil gauche. «J’ai perdu connaissance sur le coup. En me réveillant, j’ai trouvé une douille de tube à gaz lacrymogène à côté de moi», explique le jeune qui souffre d’un décollement de la rétine. «Je suis allé à l’hôpital. Le lendemain, des agents de l’autorité m’ont rendu visite l’un d’eux me suggérant que j’ai pu m’être blessé en essayant de jeter des pierres», explique l’adolescent. D’ailleurs, l’hôpital de Larache, les jeunes du Douar ont préféré l’éviter. Surtout depuis l’arrestation de six jeunes du bourg qui devaient être présentés devant le juge le 19 juin à Tanger. Entre temps, les habitants de Chlihate disent vivre dans la crainte d’être arrêtés car ils ont osé défier le géant des rizières. Depuis le 15 juin, les jeunes et les hommes du village ne passent plus la nuit chez eux, de peur de voir les gendarmes débarquer. Ils campent dans les forêts voisines et ne reviennent que de jour craignant les sirènes et le moindre bruit. «Dans les bois, on passe la nuit comme on peut, cela ne nous change guère de notre quotidien. D’ailleurs, on ne dort pas la nuit à Chlihate», ironise ce père. En effet, les nuits se font longues, surtout pour ceux qui ont des enfants en bas âge et du bétail, les cibles préférées des moustiques. Depuis quelques jours, la situation s’est calmée. Les forces de l’ordre se font plus discrètes et la route qui mène vers le bourg a été rouverte. Les semailles ont repris dans la rizière à côté. Mais il n’est pas sûr que les blessures de Chlihate aient eu le temps de se refermer.

Mundiriz, géant du riz

Mundiriz s’est installé à Larache en 2001. Elle est une filiale du groupe Herba lui-même partie du groupe Ebro. Premier groupe rizier européen et deuxième dans le monde, Herba via sa filiale marocaine, Mundiriz, a nécessité un investissement total de 60 millions de DH. Il exploite des terrains de près de 3.800 hectares loués aux domaines pour la culture du riz.  L’usine dispose d’une capacité de 4.000 kilos de riz à l’heure et sa capacité de stockage dépasse les 10.500 tonnes.

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